{"id":17816,"date":"2025-05-04T15:08:52","date_gmt":"2025-05-04T13:08:52","guid":{"rendered":"https:\/\/devries.fr\/2025\/05\/04\/le-silence-comme-langage\/"},"modified":"2025-09-14T15:50:52","modified_gmt":"2025-09-14T13:50:52","slug":"le-silence-comme-langage","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/devries.fr\/fr\/2025\/05\/04\/le-silence-comme-langage\/","title":{"rendered":"Le silence comme langage"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Comm\u00e9morer en libert\u00e9 dans une Europe troubl\u00e9e<\/p>\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">J\u2019ai pass\u00e9 la majeure partie de ma vie adulte en dehors des Pays-Bas. Mes racines sont fines, mon accent est flottant, mon regard profond\u00e9ment europ\u00e9en. Les drapeaux, les hymnes, les \u00e9motions collectives m\u2019inspirent plus souvent la distance que l\u2019adh\u00e9sion. Mais il existe une exception : deux minutes par an. \u00c0 ce moment-l\u00e0, je me sens un peu n\u00e9erlandais. Pas par devoir, ni par obligation, mais parce que cela vient de l\u2019int\u00e9rieur. Le 4 mai \u00e0 vingt heures, le silence. Ce silence profond, collectif, presque sacr\u00e9. Je me sens alors li\u00e9 \u00e0 un pays que je ne comprends pas toujours, mais que j\u2019admire \u00e0 cet instant pr\u00e9cis. Parce qu\u2019il se tait. Parce qu\u2019il se souvient. Parce qu\u2019il ose ne rien dire.             <\/p>\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Lorsque je vivais \u00e0 Paris, ce moment m\u2019a toujours d\u00e9stabilis\u00e9. Alors que la vie parisienne poursuit son cours \u2014 les voitures, les voix, les verres qui s\u2019entrechoquent sur les terrasses \u2014 je cherchais un coin calme. Une cage d\u2019escalier, un couloir, un endroit sans bruit. \u00c0 vingt heures, heure n\u00e9erlandaise. Deux minutes. Qui, l\u00e0-bas, ne s\u2019arr\u00eate pas ? Comme si le souvenir n\u2019avait pas sa place ici. Et pourtant, ce silence n\u2019est pas un vide. C\u2019est une langue. Il dit ce que nous ne savons plus formuler. Il nous rappelle que le pardon n\u2019est jamais acquis et que l\u2019oubli, peut-\u00eatre, est impossible. Mais se souvenir \u2014 cela, nous le pouvons.         <\/p>\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>D\u00e9bats<\/strong><\/p>\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Aux Pays-Bas, le 4 mai est le Jour de la Comm\u00e9moration. \u00c0 l\u2019origine, il servait \u00e0 comm\u00e9morer les victimes de la Seconde Guerre mondiale. Aujourd\u2019hui, c\u2019est devenu un moment de r\u00e9flexion plus vaste. On pense aux civils, aux r\u00e9sistants, aux militaires, aux victimes d\u2019attentats ou de missions de paix. Cette ouverture progressive est unique en Europe, une sorte de d\u00e9mocratisation de la m\u00e9moire. Mais elle soul\u00e8ve aussi des questions d\u00e9licates : qui m\u00e9rite d\u2019\u00eatre comm\u00e9mor\u00e9 ? Qui ne l\u2019est pas ? Le fils d\u2019un SS peut-il \u00eatre honor\u00e9 comme victime d\u2019une id\u00e9ologie ? Et qu\u2019en est-il de Gaza ?       <\/p>\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Des d\u00e9bats r\u00e9currents, parfois tendus \u2014 mais qui, au fond, t\u00e9moignent d\u2019une maturit\u00e9 collective. Car aux Pays-Bas, ce n\u2019est pas l\u2019\u00c9tat qui dicte la m\u00e9moire. C\u2019est la soci\u00e9t\u00e9 qui d\u00e9bat, qui doute, qui cherche. Et qui se souvient \u00e0 sa fa\u00e7on.     <\/p>\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">C\u2019est cela qui rend la comm\u00e9moration n\u00e9erlandaise si particuli\u00e8re. Pas de protocole impos\u00e9, pas de drapeaux obligatoires, pas d\u2019\u00e9motions pr\u00e9fabriqu\u00e9es. Il y a de l\u2019espace pour le malaise, pour les nuances, pour les interpr\u00e9tations personnelles. Le silence n\u2019est pas impos\u00e9. Il a grandi, ann\u00e9e apr\u00e8s ann\u00e9e. Et c\u2019est cette spontan\u00e9it\u00e9 qui lui donne sa force.    <\/p>\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Comm\u00e9moration institutionelle<\/strong><\/p>\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ailleurs en Europe, les formes de m\u00e9moire varient. En Belgique, la Last Post retentit chaque soir sous la porte de Menin \u00e0 Ypres, depuis 1928 \u2014 un hommage solennel, rituel, inlassable. En Pologne, Varsovie se fige chaque 1er ao\u00fbt \u00e0 17 heures, au son des sir\u00e8nes. Pas de silence, mais une immobilit\u00e9 dramatique. En Espagne, le silence a longtemps \u00e9t\u00e9 celui de l\u2019oubli : les fosses communes de la guerre civile ne sont rouvertes que depuis peu. En R\u00e9publique tch\u00e8que, les comm\u00e9morations sont discr\u00e8tes, presque distantes.      <\/p>\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Et puis il y a la France. Ici, le 8 mai est une f\u00eate nationale. Officiellement, on y c\u00e9l\u00e8bre la \u2018victoire\u2019 sur l\u2019Allemagne nazie. Il y a des gerbes, des fanfares militaires, un pr\u00e9sident sous l\u2019Arc de Triomphe. Pourtant. il ne s\u2019agit pas d\u2019un moment civique, partag\u00e9 dans l\u2019intimit\u00e9. C\u2019est une c\u00e9r\u00e9monie d\u2019\u00c9tat, un jour f\u00e9ri\u00e9 sans \u00e9motion populaire profonde, qui cache une histoire douloureuse. Pour beaucoup, c\u2019est surtout une occasion de faire le pont. Le souvenir se vit dans les hauteurs de la R\u00e9publique, pas dans la rue. Il est orchestr\u00e9, mais peu incarn\u00e9. En Allemagne, les <em>27<\/em> janvier et <em>8<\/em> mai sont des journ\u00e9es de m\u00e9moire \u2014 sobres, sans arr\u00eat national. Au Royaume-Uni, le <em>Remembrance Day<\/em> du 11 novembre est empreint de solennit\u00e9 militaire : uniformes, fanfares, coquelicots. En Italie, la m\u00e9moire est morcel\u00e9e entre r\u00e9sistance et collaboration. Et en Russie, la Seconde Guerre mondiale est devenue mythe d\u2019\u00c9tat, base d\u2019un nationalisme nouveau.       <\/p>\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Silence monumentale<\/strong><\/p>\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Partout en Europe, des monuments. \u00c0 Oradour-sur-Glane, village martyr conserv\u00e9 en ruine, le pass\u00e9 flotte comme une ombre. \u00c0 Prague, les pierres t\u00e9moignent de ce qui devait devenir un mus\u00e9e d\u2019un \u201cpeuple disparu\u201d. \u00c0 Auschwitz, les bourreaux disaient : \u201c<em>Personne ne vous croira.\u201d<\/em> Le 4 mai, aux Pays-Bas, la r\u00e9ponse est douce mais ferme : Nous croyons. Nous \u00e9coutons. Nous nous arr\u00eatons.      <\/p>\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019\u00e9crivain autrichien Robert Musil disait en 1936 : <em>\u201cRien n\u2019est plus invisible qu\u2019un monument.\u201d<\/em> Tant de comm\u00e9morations fig\u00e9es dans le marbre, r\u00e9duites \u00e0 des rituels vides. Aux Pays-Bas, on choisit autre chose : une absence pleine. Une pause collective o\u00f9 chacun peut d\u00e9poser ses propres souvenirs. Pas de discours. Pas de drame. Juste deux minutes qui font place \u00e0 l\u2019essentiel. C\u2019est un hommage civil, sobre, et d\u2019une intensit\u00e9 rare.        <\/p>\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Aujourd\u2019hui, en 2025, ce silence europ\u00e9en devient plus incertain. \u00c0 l\u2019Est, une guerre d\u00e9chire l\u2019Ukraine depuis plus de trois ans. Dans plusieurs parlements d\u2019Europe, des partis populistes gagnent du terrain \u2014 nostalgiques de fronti\u00e8res ferm\u00e9es, d\u2019une unit\u00e9 fictive, d\u2019un pass\u00e9 mythifi\u00e9. Ces mouvements veulent r\u00e9\u00e9crire plut\u00f4t que se souvenir. Ils craignent la complexit\u00e9, l\u2019ambigu\u00eft\u00e9. Ils \u00e9touffent la m\u00e9moire dans un vacarme id\u00e9ologique. Et c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment pour cela que nous devons, plus que jamais, d\u00e9fendre cet espace de doute, de nuance \u2014 ce moment de suspension.     <\/p>\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Car le 4 mai ne vit pas seul. Le 5 mai, les N\u00e9erlandais c\u00e9l\u00e8brent la libert\u00e9 \u2014 l\u00e9g\u00e8rement, parfois joyeusement. Et le 8 mai ? Ce jour qui, ailleurs en Europe, marque la fin de la guerre, passe inaper\u00e7u aux Pays-Bas. Aucune c\u00e9r\u00e9monie nationale. Aucun symbole. Juste une date. Un manque qui, paradoxalement, en dit long : les N\u00e9erlandais ont choisi leur propre calendrier et leur propre mani\u00e8re de se souvenir. Peut-\u00eatre qu\u2019un jour, le 9 mai \u2014 la Journ\u00e9e de l\u2019Europe \u2014 pourra devenir un moment partag\u00e9. Pas pour c\u00e9l\u00e9brer la victoire, mais pour se rencontrer. Non pas pour regarder le pass\u00e9, mais pour construire l\u2019avenir. Rappeler que la libert\u00e9 est un projet commun, que la paix est un choix, pas une \u00e9vidence.<br\/><br\/>         <\/p>\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Quatre dates, quatre \u00e9tats d\u2019\u00e2me. Le 4 mai, la qu\u00eate int\u00e9rieure. Le 5 mai, la l\u00e9g\u00e8ret\u00e9 fragile de la joie. Le 8 mai, la solennit\u00e9 officielle. Le 9 mai, la promesse d\u2019un horizon.     <\/p>\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il n\u2019y a pas de rythme pr\u00e9cis dans cette s\u00e9quence. Mais de m\u00eame qu\u2019en musique la pause est aussi importante que la tonalit\u00e9, de m\u00eame dans le souvenir, l\u2019espace est aussi pr\u00e9cieux que les mots. Surtout aujourd\u2019hui, alors que le silence en Europe est \u00e0 nouveau menac\u00e9 par le vacarme de la guerre et le bruit des id\u00e9ologies, il est important que nous restions \u00e0 l\u2019\u00e9coute. Quatre jours pour dire : nous sommes toujours l\u00e0. Nous nous souvenons. Nous c\u00e9l\u00e9brons. Nous cherchons. Et nous construisons une Europe qui ne fuit pas son pass\u00e9, mais qui l\u2019embrasse. Une Europe qui ne craint pas ses silences, mais qui les ch\u00e9rit comme un patrimoine vivant. Et qui trouve le courage de recommencer.         <\/p>\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Je vous souhaite \u00e0 tous toute la libert\u00e9 !<\/strong><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"Ce soir, \u00e0 vingt heures pr\u00e9cises, les Pays-Bas s\u2019arr\u00eatent. Deux minutes de silence. Pas de circulation, pas de voix, pas de musique. M\u00eame les trains cessent de rouler. Cette pause totale n\u2019est pas impos\u00e9e par la loi ; c\u2019est une habitude, un rituel national que nul autre pays d\u2019Europe ne vit avec une telle \u00e9vidence \u2014 et c\u2019est peut-\u00eatre justement ce qui le rend si puissant.     \n","protected":false},"author":1,"featured_media":17808,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"footnotes":""},"categories":[974],"tags":[980,891],"class_list":["post-17816","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","category-articles-fr","tag-europe-2","tag-pays-bas-2","cs-entry","cs-video-wrap"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/devries.fr\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/17816","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/devries.fr\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/devries.fr\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/devries.fr\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/devries.fr\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=17816"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/devries.fr\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/17816\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":17817,"href":"https:\/\/devries.fr\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/17816\/revisions\/17817"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/devries.fr\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media\/17808"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/devries.fr\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=17816"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/devries.fr\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=17816"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/devries.fr\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=17816"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}